Le oui-bâton et le oui-carotte

Publié le par CFCN Cette fois c'est NON

Un excellent article de Daniel SCHNEIDERMANN

vendredi 25 mars 2005 (paru dans Libération)

Vous jugez médiocre le niveau de la campagne pour le prochain referendum ? Descendez sur le Net. En bas, sur la Toile, on discute pied à pied des articles du projet de Constitution. Leurs contradictions, leurs ambiguïtés, leur découpage. Oui ou non, l'article 144 ouvre-t-il la voie à la directive Bolkestein ? On plonge dans les entrailles du texte. On essaie de comprendre. Il règne un appétit de savoir, une conscience de l'enjeu, un désir forcené de ne pas voter à la légère. Les premiers temps, il faut se repérer à la lanterne, et puis on s'y fait très bien.

Une immersion prolongée rend surréalistes les retours à la surface. En haut, une sorte de feuilleton nous réveille chaque matin, un feuilleton en accéléré, avec rebondissements quotidiens, suspense insoutenable, héros énervés. Figurez-vous qu'un deuxième sondage vient de sortir ! Que vont faire les partisans du oui ? Jacques Chirac va-t-il intervenir dès cette semaine ? Non, il part au Japon, il avait déjà pris ses réservations au Sumo avant les sondages. Alors la semaine prochaine peut-être ? De source bien informée, nous croyons savoir que Chirac ne sait pas quoi faire. Et Hollande, va-t-il finalement oser sanctionner Mélenchon ? Chacun aura remarqué que Fabius, lui, s'est abstenu. Bref en haut, comme d'habitude - à la notable exception de la Croix, qui vient de commencer un méritoire et instructif voyage quotidien dans les articles de la Constitution - on évite de descendre dans les profondeurs du texte. On redoute manifestement que ce soit trop compliqué pour le téléspectateur, le lecteur ou l'auditeur.


Est-ce lié ? Il faut bien reconnaître aussi qu'en haut domine une polyphonie du oui. Le oui semble aussi naturel aux grands médias que l'air qu'ils respirent. On ne se pose pas la question. Surtout d'ailleurs sur les ondes des radios nationales, France Inter ou France Culture. Chaque matin, présentateurs et éditorialistes ont pris la douce habitude de nous donner des nouvelles de la citadelle du oui. Tout tourne encore rond, dans la citadelle du oui. Un peu de nervosité, quelques gouttes de sueur sur les fronts, mais pas encore de panique véritable. Il y a le sondage du jour : mauvais, mais ce sera peut-être meilleur demain. Il y a la météo du jour : nuages sur le oui, températures stables, belles éclaircies en fin de journée. L'argument du jour, variante du dicton du jour. Pour aujourd'hui : il n'y a rien de neuf dans le projet de Constitution, tout était déjà dans le traité de Rome. Pour demain : on ne peut pas faire un coup pareil à Schröder. Et puis tout de même le reportage du jour à l'extérieur de la citadelle, c'est-à-dire chez les assaillants, leurs moeurs, l'étude de leurs grognements, l'évaluation de leur stock de munitions, «l'efficacité redoutable des arguments basiques du non», comme dit Pierre Le Marc, sur France Inter.


Sans parler du débat du jour. Le débat interne, c'est la grande spécialité des partisans du oui. Thème favori ces temps-ci : comment traiter les électeurs «tentés par le non» (car il n'y a jamais d'électeurs «tentés par le oui». Le oui est un vote naturel.) Manifestement, on n'a pas encore décidé si ces «tentés» étaient des ennemis ou de grands enfants. Ça discute ferme entre les oui-carotte et les oui-bâton. Mais ce débat lui-même se sous-divise. Entre les oui-carotte, on débat de la taille de la carotte, de sa forme, du moment le plus opportun pour le cadeau. Sur le sacrifice ostentatoire de la directive Bolkestein, avec formidable victoire de Chirac à Bruxelles, tout le monde est d'accord, sauf Alain Madelin. Mais cela ne suffira pas. Alors quelle carotte supplémentaire ? Quelques miettes de pouvoir d'achat ? Trop cher. On n'a plus un sou. Ah tiens, et si on relançait la participation ? Avec une pincée de pédagogie, bien entendu, on a trop négligé la pédagogie (soupirs coupables). A défaut, un peu de verroterie, peut-être. Ainsi tinte au 20 heures la verroterie-BHL, la verroterie-Sollers, la verroterie-Balasko, agitée par Jack Lang. En tout cas, ne plus les insulter comme Chirac, en traitant le vote non de «connerie» (une erreur). Leur parler poliment. Gentiment.


Mais on débat aussi à l'intérieur du camp du oui-bâton, entre les oui-gros-bâton et les oui-petit-bâton. L'autre soir sur France 3, par exemple, une Christine Ockrent-oui-gros-bâton tançait une Martine Aubry-oui-petit-bâton, à propos de la non-exclusion de Jean-Luc Mélenchon par le Parti socialiste. «C'est une condamnation solennelle qui a l'air un peu mollassonne. C'est normal qu'il n'y ait pas de sanction plus lourde ?» Qui a dit que les médias étaient fermés au débat ? Sans oublier les débats entre les oui et les ouais. Ni le temps de parole des oui si, et celui des oui sauf. Et évidemment les oui mais, les bons vieux oui mais. Qui oserait dénoncer l'absence de pluralisme ?

Au beau milieu du feuilleton, un moment de télé exceptionnel, au 13 heures de France 2 : on a failli évoquer un article de la Constitution. Olivier Duhamel, rédacteur du projet, était opposé à Philippe de Villiers. De Villiers : «La directive Bolkestein, elle est dans l'article 144.» Duhamel : «Mais non.» De Villiers (faisant mine de sortir quelque chose de sa poche) : «Je peux vous lire...» Duhamel : «Vous nous distrairez après, avec vos trucs.» Et l'autre remballa. On l'avait échappé belle.

Publié dans Lu dans la presse

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